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Ascension Lenzspitze - Nadelhorn : une traversée de légende.

  • il y a 4 jours
  • 8 min de lecture

Depuis la Mischabelhütte, deux sommets à plus de 4 000 m, un vent de nuit qui faillit tout arrêter, et un lever de soleil dont on ne guérit pas. Ascension Lenzspitze - Nadelhorn.


Saas-Fee · Mischabelhütte · Lenzspitze 4 294 m · Nadelhorn 4 327 m · Alpes valaisannes


Il y a des courses qui arrivent par la bande. On visait le Zinalrothorn — le refuge était plein. On a ouvert la carte, on a cherché, et ce nom est apparu : Lenzspitze, traversée Nadelhorn. Peu entendu parler. Pas de récit de copains. Juste un profil de course qui promettait beaucoup. La montagne nous a prouvé qu'elle connaît mieux nos besoins que nous.


Sur l'arête est du Lenzspitze

MERCREDI · LA ROUTE · LE REFUGE


LE DÉPART

Argentière, le flan du boulanger, et la route vers le Valais suisse.


C'est à Argentière, en passant, qu'on s'arrête chez le boulanger, comme à nos habitudes avec Philippe. Il est 10h. La vitrine propose un flan — ce genre de flan pâtissier bien haut sur croûte, légèrement tremblant, qui n'a rien à faire dans un sac d'alpinisme et qui n'en sera que meilleur. On en prend deux. Philippe sourit. C'est parti !


La route vers Saas-Fee descend dans la vallée du Rhône, remonte vers Visp, bifurque vers Stalden et grimpe dans le val de Saas. À mesure que la vallée se resserre, les sommets s'élèvent — le Dom, le Täschhorn, le Nadelhorn dont on aperçoit le profil dentelé depuis la route — et quelque chose se met lentement en place dans la tête. La conscience que l'endroit où on va n'est pas ordinaire. Direction l'ascension Lenzspitze-Nadelhorn !


ZINALROTHORN


Complet


PLAN B


Traversée Lenzspitze -> Nadelhorn

LENZSPITZE

4 294 m


NADELHORN

4 327 m

REFUGE


Mischabelhütte

3 340 m


LA MONTÉE

Télécabine de Hannig, câbles et Hüttenweg


Après-midi ~14h

Télécabine de Hannig

Depuis le village de Saas-Fee — les voitures interdites, le calme des ruelles, les chalets qui semblent avoir poussés là naturellement — on prend la télécabine de Hannig jusqu'à 2 350 mètres. La montée est verticale, le village rétrécit, et le Allalinhorn commence à montrer sa face de glace.


Le Hüttenweg — la montée câblée ~16h


Huttenweg pour rejoindre la Mischabelhütte

Ce qui suit n'est pas une simple randonnée de refuge. Le Hüttenweg vers la Mischabelhütte est un itinéraire câblé — des échelles métalliques vissées dans la roche, des mains courantes, des passages vertigineux au-dessus du vide. Une via ferrata alpine dans toute sa rigueur suisse. Les câbles luisent sous le soleil de l'après-midi. On monte les mains dans le métal , le paysage s'ouvre à chaque longueur de câble supplémentaire. Philippe avance avec méthode, concentré.


Mischabelhütte — arrivée

Le refuge apparaît perché sur son éperon rocheux à 3 340 mètres, comme posé là par quelqu'un qui voulait s'assurer de la meilleure vue possible sur le Dom et le Fee-Gletscher. On pose les sacs. On respire.


LA MISCHABELHÜTTE

Le refuge qu'on n'attendait pas.


Instant Rivella à la Mischabelhütte
Allalinhorn depuis la Mischabelhütte

Ce que la Mischabelhütte a d'exceptionnel:

Chambres avec couvertures épaisses rouge cardinal — la chaleur suisse dans toute sa rigueur douce

Vue depuis la fenêtre : le Fee-Gletscher dans la lumière du soir, les séracs du Dom orangés au couchant

Nourriture soignée — pas le repas de refuge standard, une vraie cuisine de montagne

Un calme presque palpable — des murs épais, peu de bruit, l'absence totale de l'agitation des grands refuges de saison

Deux Rivella glacés sur la terrasse à nappe rouge à pois blancs — le Dom en arrière-plan, le soleil dans les verres

Une équipe gardienne discrète et attentionnée, à l'image du refuge qu'ils tiennent



Il y a des refuges où l'on dort. Il y a des refuges où l'on s'arrête vraiment. La Mischabelhütte est de la seconde catégorie. On y est entré en voyageurs pressés. On en est repartis différemment.


Le soir, après le dîner, on regarde par la fenêtre. Le Fee-Gletscher prend ses couleurs de nuit — gris bleuté, laqué, avec les séracs qui deviennent des sculptures d'ombre. On parle peu. On pense à demain. On s'endort tôt, les couvertures rouges tirées jusqu'au menton.


JEUDI · LA TRAVERSÉE


LE PRESSENTIMENT

2h40 du matin — trente minutes avant le réveil.


Je me réveille à 2h30. Pas à cause d'un bruit, pas à cause du froid — juste comme ça, d'un coup, avec cette clarté particulière qu'on a parfois en haute montagne quand le corps sait quelque chose que la tête n'a pas encore formulé. Le réveil devait sonner à 3h00. Je le coupe, je rallume la frontale.


Je réveille Philippe. Il ouvre les yeux sans se plaindre — c'est une qualité rare, chez un alpiniste, de ne pas maugréer à 2h30 du matin ! Bref petit-déjeuner dans le silence du refuge encore endormi. Café chaud, quelques tartines, les gestes automatiques de l'équipement dans le noir. Et dehors.


LA NUIT

L'arête, les bivouaqueurs endormis, le vent qui monte


3h00

Départ dans la nuit ~3h30

L'air est froid, coupant, avec cette pureté des nuits de haute montagne sans lune. La frontale éclaire à nos pieds. Le silence est complet — un silence de glacier, lourd et vivant à la fois. Pas besoin de s'encorder encore et on part vers l'arête qui mène au Hobalmgletscher.


Les bivouaqueurs — une scène suspendue ~3h45

Sur l'arête, dans le noir, nos faisceaux éclairent des formes endormies — un couple en bivouac, sacs de couchage gonflés, visages invisibles. Ils dorment paisiblement à même le rocher, à 3 500 mètres, dans une confiance absolue que la montagne ne perturbera pas leur nuit. On passe sans un mot, doucement, comme on traverserait un dortoir. Il y a quelque chose de presque sacré dans ce silence partagé.


Le vent — 3 700 m

À 3 700 mètres, le vent arrive. Pas une brise — un vent de haute montagne, violent, latéral, qui pousse physiquement et fait gonfler les vêtements comme des voiles. Dans le noir, sans horizon visuel, sans repère au-delà de la frontale, il est difficile de calibrer. Est-ce passager ? Structurel ? Signe de détérioration ? Je ne sais pas encore.


Je l'envisage vraiment — le demi-tour. Dans la nuit noire, à 3 700 mètres, avec un vent qui fait vaciller les frontales et rend la communication difficile, la prudence n'est pas de la lâcheté. C'est du métier. Je dis à Philippe : on fixe une limite. Si à 3 900 mètres ça ne s'est pas calmé, on redescend. Il acquiesce. On continue.


~4h15

Le vent se calme

Progressivement, par paliers, le vent perd de sa violence. À 3 850 mètres, on peut à nouveau parler normalement. À 3 950, les rafales sont encore présentes mais supportables. La montagne avait fait son test. On avait tenu. On poursuit.


LE LEVER DE SOLEIL

Ce qui arrive quand on a failli renoncer.


Le ciel vire d'abord au violet. Puis au rouge sang, profond, dense — comme si quelqu'un versait de la peinture depuis derrière les sommets du Valais. L'horizon s'embrase par strates : une ligne cramoisie en bas, orange brûlée au-dessus, puis jaune safran, puis ce bleu vert impossible qui n'existe qu'à cette altitude et à cette heure précise. Philippe est à genoux sur l'arête — pas de fatigue, de saisissement. La corde orange entre nous deux brille comme un fil de cuivre. Le glacier en dessous est rose. Saas-Fee, tout en bas dans la vallée, est encore dans la nuit. Nous, on est déjà dans le jour.


Lever de soleil sur Saas Fee depuis le Lenzspitze

LE LENZSPITZE

4h30 — on rattrape les Allemands.


Sur l'arête est , la roche remplace la glace. On ajuste le rythme — on grimpe efficace, corde en main, Philippe derrière moi dans une progression régulière. Devant nous, une cordée allemande partie bien avant nous depuis le refuge. On les rattrape progressivement dans les passages en escalade, là où la technique prime sur la condition physique brute.


Sommet du Lenzspitze pour Guillaume Maurel, guide de haute montagne

Le sommet du Lenzspitze à 4 294 mètres, à 8h00 du matin. Les Alpes valaisannes à 360 degrés — le Dom, le Täschhorn, le Weisshorn au loin, le Mont Rose vers l'est, et vers l'ouest, lointaine et familière, la silhouette du Mont Blanc. Philippe pose la main sur le cairn sommital et ne dit rien pendant une minute entière. Ce silence-là, après le vent de la nuit, après le pressentiment du demi-tour, a une saveur particulière.


LA TRAVERSÉE

Lenzspitze → Nadelhorn — 2h30 de bonheur


Philippe dans la traversée du Lenzspitze vers le Nadelhorn

On s'engage immédiatement dans la traversée vers le Nadelhorn. Ce qui suit est, sans hésitation, la partie la plus belle de la journée.


Deux heures et demie sur un excellent rocher — du gneiss valaisan bien compact, des prises franches, une arête qui joue avec les gendarmes, les contourne, les escalade, les descend en petits rappels. Ce n'est pas de la grande difficulté — c'est de l'alpinisme pur, celui où le terrain est beau et où le corps fait exactement ce qu'il doit faire sans qu'on ait à y penser. Philippe est dans son élément. Une vie de montagne ça se voit, dans ces moments-là — dans la façon de lire une arête, de choisir instinctivement le bon appui, de gérer la corde sans qu'on ait à se dire.


Il y a des traversées d'arête qui sont des épreuves. Celle-ci était une conversation. Le rocher parlait, les pieds répondaient, la corde entre nous était un lien plus qu'une sécurité. C'est ça, l'alpinisme quand tout va bien.



10h30

Sommet du Nadelhorn — 4 327 m

La croix sommitale apparaît dans un ciel devenu nuageux, cerné de traînes qui courent vite vers l'est. Le vent est revenu — froid, coupant, sans pitié. On serre les poings dans les gants, on prend quelques photos, et on ne s'attarde pas. Le Nadelhorn est le point le plus haut de la journée et il le fait savoir avec ses rafales. On redescend.

Sommet du Nadelhorn

LA DESCENTE

Windjoch, cuisses en feu, refuge à 13h


La descente par la voie normale du Nadelhorn mène au col du Windjoch — et le Windjoch porte bien son nom. La face sud du col est en glace vive, balayé par un vent transversal qui rend le cramponnage instable et les appuis incertains. On descend avec attention, cramponnage technique sur glace, les cuisses qui absorbent chaque choc et commencent à brûler sous l'effort cumulé de la journée.


C'est le genre de descente qu'on ne voit pas sur les photos — pas spectaculaire, pas pittoresque, juste exigeante. Un travail de cramponnage minutieux pendant une heure, les jambes lourdes, la tête encore sur le Nadelhorn. Philippe tient bien. Mieux que prévu pour une première sortie sans acclimatation !


On arrive à la Mischabelhütte à 13h. Neuf heures et demie d'effort depuis le départ. On commande sans même regarder la carte : deux Rösti et deux Rivella. La boisson typique valaisanne arrive froide, le Rösti fumant avec son œuf dessus. On mange dans le silence de quelqu'un qui n'a plus rien à prouver à personne.


LE RETOUR

Les câbles en sens inverse — 20 minutes avant la dernière cabine


Le retour par le Hüttenweg, avec dix heures dans les jambes, est une affaire différente de la montée de la veille. Les câbles sont les mêmes, les échelles aussi — mais les mains les saisissent différemment, les pieds cherchent les appuis avec moins d'assurance. Philippe est fatigué. Vraiment fatigué. On descend lentement, proprement, sans précipitation — la précipitation sur un câble de descente, c'est le genre d'erreur qu'on ne fait qu'une fois.


On arrive à Hannig vingt minutes avant la fermeture de la télécabine. Vingt minutes. Philippe regarde l'heure, regarde la cabine, regarde ses mains. Il rit — ce rire particulier de la fatigue mêlée de soulagement qui appartient aux gens qui ont beaucoup donné et qui savent que c'était juste.


La cabine descend vers Saas-Fee. Les sommets du matin — Lenzspitze, Nadelhorn, l'arête entre les deux — sont déjà dans les nuages. On ne les voit plus. On les a dans le corps, à la place.


Il y a des courses qu'on choisit. Il y a des courses qui s'imposent parce que le reste est plein, parce que le plan A a échoué, parce que la montagne redistribue les cartes. La traversée Lenzspitze-Nadelhorn était de la seconde catégorie. C'était aussi, sans aucun doute, l'une des plus belles de la saison.


Retour à Chamonix dans la fin d'après-midi, rincés et heureux — dans cet ordre précis qui est le seul ordre valable après une grande course. Cette ascension Lenzspitze - Nadelhorn : une traversée de légende. Merci Philippe.


 
 
 

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