Juste une poussière dans l'œil. Une grande voie d'escalade dans le Petit Bargy, avec Manon — dix heures d'effort, un 6b d'anthologie, et la source d'eau la plus méritée de l'année
- 20 juin
- 6 min de lecture
Il y a des journées de grimpe qui se déroulent comme prévu. Celles-là ne valent pas grand chose à raconter. Et puis il y a les autres — celles où on cherche le départ de voie une heure dans la chaleur, où la neuvième longueur vous regarde droit dans les yeux avec son 6b obligatoire, et où l'eau d'une buvette tenue par un inconnu généreux devient la meilleure chose que vous ayez bue de l'année. Cette journée-là, on n'oublie pas.

LA CORDÉE

Manon — infirmière anesthésiste, maman, grimpeuse.
Ce matin-là, c'est Manon qui m'accompagne. Changement de rôle bienvenu : d'habitude je guide, aujourd'hui je grimpe avec. Infirmière anesthésiste, maman de deux petits garçons, Manon est de ces personnes qui savent exactement ce que veut dire gérer la pression — elle le fait au bloc opératoire, elle le fait en montagne. Une calme détermination qui ne se départ jamais vraiment d'elle, même quand la voie se complique.
On se retrouve au parking de Morsullaz à 7h30. Le soleil est déjà là, trop présent, presque menaçant, la journée sera chaude. La canicule est annoncée. On charge les sacs, on vérifie le matériel, on attaque.
DÉPART 7h30 | RETOUR ~17h30 | EFFORT TOTAL 10 h | LONGUEURS 12 L / 460m. | CLÉ DE VOIE 6b oblig |
L'APPROCHE
Le lac Bénit, la barre rocheuse, et l'heure perdue
7h30
Départ du parking de Morsullaz
L'air est déjà chaud. On part en T-shirt, crème solaire sur les bras, les sacs chargés du strict nécessaire : matériel d'escalade, eau en quantité, quelques barres. Le sentier monte bien dans la forêt avant de s'ouvrir sur les alpages et de redsecendre sur le lac Bénit.
~8h30

Lac Bénit
Le lac Bénit est un des plus beaux petits lacs de Haute-Savoie — eaux claires, falaises du Bargy qui se reflètent dans le miroir tranquille. On s'y arrête trois minutes, pas plus. La voie nous attend, et le soleil monte.
8h45
L'heure perdue — 100 mètres trop bas
Et voilà. On cherche, on monte, on redescend, on monte encore. On est trop bas — cent mètres trop bas, pour être précis. Il aurait fallu contourner la première barre rocheuse par l'Est avant de chercher le départ. On ne le savait pas. Le topoguide était avare de détails sur ce point précis. Une heure de reconnaissance sous la canicule, les yeux qui cherchent un spit de départ sur un calcaire sombre.
~9h45
Le départ trouvé — enfin
En contournant la barre rocheuse par l'Est, le départ apparaît. Premier spit, relais de départ matérialisé par un sapin caratéristique et une cordelette bleue, cotation griffonnée au crayon sur la roche. On exhale. On s'hydrate. On met les chaussons. C'est partit !
Note pratique pour ceux qui veulent tenter la voie : depuis le lac Bénit, ne montez pas directement sous la falaise. Contournez la première barre rocheuse par l'Est sur une centaine de mètres avant de remonter vers le pied de voie. L'heure gagnée vous remerciera.
LA VOIE

Première escalade au petit Bargy pour Manon et moi.
Douze longueurs — et la neuvième au-dessus de toutes
La voie « Juste une poussière dans l'œil » est une belle voie. Un nom qui porte en lui une ironie douce — comme si l'équipeur avait voulu minimiser ce qu'il avait créé notamment en franchissant "l"oeil droit" du massif du Bargy. Les longueurs sont aérées, les spots éloignés les uns des autres, ce qui donne à l'ensemble un caractère montagne prononcé. On n'est pas dans une falaise de station. On est dans une vraie grande voie, dans un massif sauvage, avec le Bargy tout autour.
La voie suit un vague pilier en allant toujours chercher le plus beau caillou. Alternance de dalle, de pilier et de passages courts mais plus physiques. Belle voie équipée, espacée dans le facile — parfois 5 m entre les points dans le 5c —, plus rapprochée dans le dur. Traverse globalement de gauche à droite.
L1
Pilier fin et fissure dièdre 6a 40–45 m
Départ au pied d'un sapin entouré d'une cordelette sur un pilier assez fin, puis fissure dièdre en sortie. Longue longueur — bien gérer la corde dès le début.
L2
Traversée fine de gauche à droite 6b
Un pas fin mais bien équipé. Traversée de gauche à droite, plus courte que la première longueur. Première rencontre avec le 6b de la voie — à aborder avec du jus dans les bras.
L3
Dalle cannelure et petit toit 6a+
Traversée en dalle cannelure avec points espacés, puis petit toit avec des bacs en sortie. Points éloignés dans la section dalle — il faut avoir confiance dans l'adhérence avant de se lancer. Joli passage.
L4
Rocher lisse, tout sur les pieds 6a+
Rocher un peu lisse — la prise de pied prime sur tout. Longueur qui trie selon la technique plutôt que la force.
L5
Beau mur raide 6a
Mur raide, belles prises, longueur physique mais franche. On trouve le rythme ou on ne le trouve pas.
L6
Dalle peu raide, droit dans le fil 5c
Droit au-dessus en dalle peu raide. Une longueur de récupération relative — profitez-en, la suite ne laisse pas beaucoup de répit.
L7
Traversée à droite 4a
Traversée à droite, la plus facile de la voie. Moment de souffler, de repositionner les dégaines, de regarder le paysage — le Bargy s'ouvre en grand ici.
L8
Beau pilier, dièdre fissure 6a
Départ dans un dièdre fissure puis longe le pilier et sort au-dessus. Longueur aérienne et belle. Prévoir des dégaines à rallonge en sortie et bien gérer le tirage — la corde a tendance à frotter sur l'arête du pilier.

L9
Le crux — dalle fine obligatoire 6b
Départ sur le pilier puis traversée à droite. Un pas de désescalade impressionnant et assez fin pour traverser la dalle, puis dalle fine en 6b — longueur bien obligatoire, sans doute le crux de la voie. Pas de biais possible : il faut y aller, proprement, sur des appuis minces avec le vide qui s'élargit en dessous.
L10
Belle dalle oblique 5c 45 m
Belle dalle en oblique, 45 mètres, points éloignés. Relais un peu sous le toit — ne pas se tromper d'arrêt. Longueur longue et exposée, à prendre avec sérieux malgré la cotation.
L11
Passage du toit 5c
Passer le toit — rocher un peu fragile au début, puis bonnes prises. Rester vigilant en début de longueur, tirer sur ce qui est solide.
L12
Dalle finale et sortie herbe 5b
Dalle en 5b puis sortie facile — tirer à droite pour rejoindre la sente d'herbe et le relais final. On sort. On souffle. On regarde en bas.

Sortie en suivant la sente en ascendance vers la droite (herbe et petits passages en 3), puis descente par le col d'Encrenaz — la partie médiane est raide et exposée, à ne pas négliger après une journée de grimpe.
LE SOMMET ET LA DESCENTE
Col d'Encrenaz, lac Bénit, et la buvette providentielle
On sort au sommet sous un soleil sans merci. Il est peut-être 14h30. Le thermomètre mental dit : trop chaud, il faut descendre. On mange quelques biscuits — l'estomac n'a plus vraiment faim, mais le corps a besoin. On boit nos dernières gorgées d'eau, rationnées depuis une heure.
La descente par le col d'Encrenaz est longue, belle, et brutale sous la chaleur. Le col s'atteint par une croupe herbeuse et caillouteuse qui expose sans pitié au soleil de l'après-midi. Les jambes, fatiguées des heures de grimpe, s'adaptent en grinçant. On descend en silence — le bon silence, celui des gens qui ont donné beaucoup et qui n'ont plus grand chose à dire.
Le lac Bénit réapparaît en contrebas. Et là, à la buvette du lac, un homme qu'on ne connaît pas propose de l'eau fraîche de sa source. Il n'a pas besoin de préciser que c'est gratuit — ça se voit dans ses yeux. On boit. Longtemps. L'eau est froide, légèrement calcaire, absolument parfaite. Il y a des générosités simples qui valent tous les discours sur la montagne.
Ce moment — assis sur le bord du lac Bénit, épuisés, assoiffés, secourus par un inconnu avec un bidon d'eau fraîche — restera l'un de mes souvenirs les plus nets de la saison. La montagne n'est pas qu'une affaire de performance. C'est aussi ces petites humanités qui surviennent quand on en a le plus besoin.

LE BILAN
Dix heures — fourbis mais heureux
On reprend le sentier vers Morsullaz. Encore une heure de marche qui semblent interminables avec des jambes pareilles. Le parking apparaît. Les chaussures de ville après les chaussons de grimpe font l'effet d'un massage. On charge les sacs dans la voiture sans vraiment parler.
Dix heures d'effort pour cette journée — marche d'approche, recherche de voie, douze longueurs dont un 6b obligatoire, descente par le col, retour au lac. C'est beaucoup. C'est exactement ce que ça devait être.
Manon, entre deux gorgées d'eau à la buvette, m'avait dit une chose qui résume tout : « J'avais oublié que la montagne pouvait être aussi compliquée et aussi belle en même temps. »
Je n'ai rien ajouté. Il n'y avait rien à ajouter.


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