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Le retour du calcaire — deux jours d'escalade au col de la Colombière

  • 23 mai
  • 5 min de lecture

Premières longueurs de saison dans les voies « Manque un Mètre » et « Allez-y Madame Mummery »


Il y a un moment, chaque année, que j'attends sans le formuler vraiment. Pas le premier cramponnage, pas la première journée en refuges — non. C'est celui-ci : le premier contact des doigts sur le calcaire sec après l'hiver. Le retour à la roche. Deux jours au col du Colombier, avec les Aravis encore blancs en toile de fond, et l'envie de retrouver ce que cinq mois de neige avaient mis en veille.


Escalade dans les Aravis au col de la Colombière

LE SITE

Le col de la Colombière — Un écrin préservé des pré-Alpes calcaires savoyardes pour de l'escalade plaisir.


Le col de la Colombière, en Haute-Savoie, est l'un de ces sites d'escalade qui ressemblent à un secret bien gardé. Pas les foules du Salève, pas l'agitation des falaises de Chamonix en plein été — ici, on est seuls ou presque, face à des dalles de calcaire gris clair patiné par les millénaires, avec une vue qui embrasse les Aravis, le Bargy derrière, et par temps clair les premières dents du massif du Mont Blanc.

Le rocher est de qualité — compact, bien réglé, exigeant sur les petites prises. Idéal pour reprendre pied sur la roche après une longue saison d'alpinisme ou de ski. C'est précisément pour ça que j'y reviens chaque printemps. Pas pour le défi — pour le plaisir pur, celui du mouvement retrouvé...



SECTEUR

Col de la Colombière

ALTITUDE

~1 000 m

EXPOSITION

Sud-ouest

LONGUEURS

Multi-longueurs

ROCHER

Calcaire



Aravis et escalade au col de la Colombière au pic de Jallouvre


LES VOIES

Deux itinéraires, deux ambiances



Manque un Mètre

Difficultés générales: TD

7 longueursDalles et adhérence

Une voie qui porte bien son nom — on ne comprend l'ironie qu'une fois en haut, quand on réalise qu'il manquait peut-être un mètre de hauteur à l'équipeur pour atteindre le relais qu'il cherchait. Des dalles longues, lisses, où le pied travaille autant que la main. Une voie qui réveille les mollets et la confiance en même temps.

Allez-y Madame Mummery

Difficultés générales: D+

6 longueursDalle et vertical

Un clin d'œil à Mary Petherick Mummery, épouse du légendaire alpiniste victorien, qui accompagnait son mari dans les Alpes à une époque où cela ne se faisait pas. La voie lui ressemble — élégante en apparence, exigeante dans le détail. Un passage vertical en troisième longueur qui trie les grimpeurs selon leur capacité à lire le rocher.



Note technique — point de vue guide

Ces deux voies sont équipées en spits mais gardent un caractère montagne marqué : les points peuvent être éloignés les uns des autres, les relais demandent de savoir gérer la corde dans des positions parfois délicates, et la descente en rappel nécessite une maîtrise correcte du matériel. Ce ne sont pas des falaises de proximités. L'autonomie minimale en rappel est exigée, même avec un guide. On n'est jamais trop prudent sur un rappel.


JOUR 1

Manque un Mètre — retrouver la dalle



Manque un mètre, escalade au col de la colombière

Premier matin. L'approche depuis le col prend une vingtaine de minutes sur un sentier encore humide, les herbes hautes de chaque côté. En levant les yeux vers la falaise, elle paraît presque intimidante — ce gris pâle, presque blanc par endroits, strié de veines et de coulures calcaires. Après un hiver, les dalles ont quelque chose d'austère, d'impassible.


Je chausse les chaussons. Ce moment — les premiers mètres de la première longueur — est toujours étrange. Les mains cherchent leurs appuis comme on cherche un mot oublié sur le bout de la langue. Les pieds hésitent. Le corps n'a pas encore confiance. Et puis, progressivement, quelque chose se réveille. Un équilibre. Une façon de peser sur l'avant-pied. Une façon de lire ce que le calcaire propose plutôt que de lui imposer.


La première longueur de « Manque un Mètre » est une longue dalle inclinée, bien réglée, presque rassurante après l'hiver. On monte en confiance, on cherche les nuances du rocher — les petits bords, les micro-rugosités que l'œil apprend à voir. Deuxième longueur : ça commence à se corser. Le calcaire devient plus lisse, les prises moins évidentes, la distance entre les pieds et le sol en dessous plus présente dans la tête.


C'est ça que j'aime dans la dalle : elle ne ment pas. Elle dit exactement où tu en es. Pas de force pour compenser, pas d'élan pour s'en sortir. Juste l'équilibre, la lecture, et la confiance dans l'adhérence.


Depuis le haut de la cinquième longueur, la vue s'ouvre comme un rideau qu'on tire. À l'est, les Aravis sont encore profondément enneigés — la Pointe Percée, le Charvin, le Bargy : toute la chaîne tire un trait blanc parfaitement net sous le ciel bleu de mai. En dessous de nous, les alpages vert tendre, les premiers chalets, une route sinueuse qui disparaît dans les arbres. Ces photos depuis le relais — la corde rouge qui file dans le vide, le grimpeur minuscule sur la dalle, et ce paysage immense derrière — c'est exactement pourquoi on grimpe.


JOUR 2

Allez-y Madame Mummery — le calcaire vertical



Le deuxième jour, le corps a retrouvé ses automatismes. Les doigts sont encore un peu

douloureux — la peau d'hiver, pas encore callée — mais les gestes sont là. On attaque « Allez-y Madame Mummery » avec davantage d'assurance, et la voie le réclame : dès la première longueur, le terrain est franchement vertical. Plus question de compter sur l'adhérence seule. Il faut tenir les prises, gérer l'épaule, penser aux pieds autant qu'aux mains.


Aravis et col de la Colombière, escalade au Pic de Jallouvre

Ce secteur du Pic de Jallouvre est exposé plein sud-ouest. En mai, le soleil frappe tôt sur la dalle et la roche s'échauffe vite — ce qui est une grâce après les calcaires froids du matin, mais demande une attention particulière à l'hydratation. Je veille toujours à faire pauser les clients avant qu'ils n'en aient besoin, pas après.

La troisième longueur est celle dont je me souviens le mieux. Un passage en verticalité, bref mais engagé, où la lecture du rocher prime sur la force. On cherche, on tâtonne, et puis soudain le mouvement s'assemble — comme une évidence qui n'était pas là la seconde d'avant. Ces instants de grâce dans l'escalade, on ne peut pas les planifier. On crée juste les conditions pour qu'ils arrivent.


Mary Mummery escaladait les Alpes en 1893. Elle grimpait en jupe longue, sans les technologies qu'on prend pour acquises aujourd'hui, dans un monde qui lui disait que ce n'était pas sa place. Je pense à elle à chaque fois que je lis le nom de cette voie. Ça remet les choses à leur juste taille.


Nous terminons le rappel final dans l'après-midi, la lumière éblouissante sur les Aravis. Les sacs sont lourds du bon poids — le poids de deux journées bien remplies. Les chaussons rangés, les cordes lovées. On reste un moment assis au pied de la falaise sans grande raison. C'est souvent là que la journée prend son vrai sens, dans ce silence de fin de course où on n'a plus rien à prouver.


LA LEÇON DE L'HIVER

Ce que ces deux jours m'ont rappelé



Escalade au col de la Colombière

On pense parfois que les compétences techniques s'entretiennent d'elles-mêmes, que l'hiver en montagne suffit à maintenir tout le reste. C'est faux — ou plutôt, c'est incomplet. L'alpinisme et l'escalade sollicitent des schémas moteurs différents, des lectures du terrain différentes, des gestions de l'engagement différentes.


Reprendre l'escalade après l'hiver, c'est toujours repartir un peu de zéro — pas dans les compétences, mais dans la confiance. Le corps sait, mais le corps a besoin de se souvenir qu'il sait. Ces deux jours au col de la Colombière ne m'ont rien appris de nouveau. Ils m'ont rappelé quelque chose d'essentiel. Et c'est peut-être encore plus précieux.


Si vous voulez découvrir l'escalade en grande voie dans les Préalpes savoyardes — que vous soyez débutant ou grimpeur confirmé cherchant un cadre montagne exigeant — le Jallouvre est une belle porte d'entrée. Comptez une journée pour s'y retrouver, une autre pour y prendre du plaisir. Et peut-être une troisième pour vouloir revenir !




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